À Kinshasa, le débat autour de la révision de la Constitution s’impose désormais comme le principal foyer de tension politique en République démocratique du Congo. D’abord porté par certains cadres de la majorité présidentielle comme une réflexion institutionnelle destinée à adapter la loi fondamentale aux réalités actuelles du pays, le projet a progressivement pris une dimension hautement conflictuelle, réveillant les souvenirs des précédentes crises politiques liées aux questions de limitation du pouvoir présidentiel.
Depuis plusieurs semaines, les prises de position se multiplient, aussi bien dans les rangs du pouvoir que de l’opposition. À l’Assemblée nationale, l’examen d’une proposition de loi sur l’organisation des référendums a contribué à accélérer les tensions. Présenté par ses promoteurs comme un simple mécanisme juridique visant à combler un vide législatif, le texte est perçu par une partie de l’opposition comme la première étape d’un processus plus large pouvant conduire à une modification de la Constitution.
Cette méfiance s’est traduite récemment par le départ spectaculaire de plusieurs députés de l’opposition lors des débats parlementaires consacrés au dossier. Ces élus dénoncent ce qu’ils considèrent comme une tentative de remodelage institutionnel susceptible de fragiliser les équilibres démocratiques établis par la Constitution de 2006. Pour eux, la réforme en discussion dépasse largement le cadre technique présenté par la majorité et pourrait ouvrir la voie à une redéfinition des règles du jeu politique à l’approche des prochaines échéances électorales.
Au cœur des inquiétudes figure la question d’un éventuel troisième mandat présidentiel. Même si aucune disposition officielle n’a encore été présentée en ce sens, plusieurs acteurs politiques soupçonnent le pouvoir de vouloir créer les conditions juridiques permettant au président Félix Tshisekedi de demeurer à la tête du pays au-delà de l’échéance constitutionnelle actuelle. Ces interrogations se sont renforcées après plusieurs déclarations publiques laissant entendre que la question d’une nouvelle candidature pourrait être envisagée si elle répondait à une demande populaire.
Face à cette dynamique, l’opposition a durci son discours. Plusieurs formations politiques regroupées au sein de la coalition dite « C64 », en référence à l’article 64 de la Constitution qui appelle les citoyens à faire échec à toute prise ou exercice du pouvoir en violation des dispositions constitutionnelles, ont annoncé une journée nationale de « ville morte » afin de protester contre ce qu’elles qualifient de dérive constitutionnelle. Cette mobilisation témoigne d’une radicalisation progressive du débat politique dans la capitale congolaise.
Dans les milieux de la société civile, les positions apparaissent également divisées. Certaines organisations dénoncent une tentative de diversion politique dans un contexte marqué par la crise sécuritaire persistante dans l’Est du pays, la dégradation des conditions sociales et les difficultés économiques. D’autres estiment au contraire que la Constitution de 2006 présente plusieurs limites qui mériteraient d’être corrigées afin de renforcer l’efficacité des institutions.
Les confessions religieuses, traditionnellement influentes dans les grands débats nationaux, ont elles aussi investi le terrain. Alors que certains responsables religieux mettent en garde contre toute modification des dispositions jugées intangibles de la Constitution, d’autres soutiennent ouvertement l’idée d’une réforme institutionnelle. Une coalition citoyenne favorable à cette démarche a même annoncé l’organisation prochaine de manifestations publiques à Kinshasa et dans plusieurs villes du pays.
Au-delà du débat juridique, plusieurs observateurs voient dans cette séquence les prémices d’une recomposition politique majeure. La question constitutionnelle agit désormais comme une ligne de fracture entre les partisans d’une transformation des institutions et ceux qui considèrent que la priorité nationale devrait rester la sécurité, la gouvernance économique et la consolidation de l’État. Pour une partie de l’opposition, ouvrir aujourd’hui le chantier constitutionnel alors que le pays demeure confronté aux violences armées dans l’Est reviendrait à détourner l’attention des urgences nationales.
L’histoire politique congolaise renforce par ailleurs les inquiétudes. Les débats sur la limitation des mandats présidentiels avaient déjà provoqué de graves crises sous le régime de Joseph Kabila, notamment entre 2015 et 2018, période marquée par des manifestations, des affrontements et une forte polarisation politique. Dans plusieurs cercles politiques à Kinshasa, le souvenir de cette séquence reste omniprésent et nourrit les craintes d’un retour des tensions institutionnelles.
À mesure que les discussions avancent, le climat politique congolais semble entrer dans une nouvelle phase d’incertitude. Entre soupçons de prolongation du pouvoir, affrontements verbaux entre majorité et opposition, mobilisation de la société civile et implication croissante des leaders religieux, la question constitutionnelle dépasse désormais le simple cadre d’une réforme juridique. Elle devient progressivement le principal test politique du second mandat de Félix Tshisekedi et pourrait redéfinir durablement les rapports de force à l’intérieur du paysage politique congolais.
Schilo Jr Citeng
