À mesure que les spéculations autour d’une éventuelle révision constitutionnelle s’installent dans le débat public congolais, une voix vient de fracturer le silence avec une brutalité politique rare. Celle de Denis Mukwege. Et lorsqu’il parle, ce n’est jamais seulement un médecin qui s’exprime. C’est aussi une conscience morale congolaise qui sonne l’alarme au moment où le pays semble dangereusement glisser vers une nouvelle zone de turbulence institutionnelle.
Dans une déclaration à forte charge politique, le Prix Nobel de la Paix 2018 s’oppose frontalement à toute tentative de modification de la Constitution susceptible d’ouvrir la voie à un troisième mandat du président Félix Tshisekedi. Une prise de position lourde de sens dans un pays où les débats constitutionnels ne sont jamais de simples discussions juridiques, mais souvent les prémices de grandes crises nationales.
Le timing n’a rien d’anodin. Le second mandat du chef de l’État doit théoriquement s’achever le 20 janvier 2029. Pourtant, déjà, les signaux se multiplient. Discours ambigus, prises de position de certains cadres de l’Union sacrée, campagnes souterraines sur les réseaux sociaux, activisme de relais politiques et religieux : l’idée d’un changement constitutionnel cesse progressivement d’être marginale pour devenir un ballon d’essai politique.
C’est précisément ce glissement que Denis Mukwege refuse de banaliser.
« Les principes de base de la démocratie sont à nouveau en danger en RDC », avertit-il. Derrière cette phrase, il y a plus qu’une critique institutionnelle. Il y a le constat d’un pays qui semble condamné à tourner en rond dans le cycle des mêmes tentations politiques : personnalisation du pouvoir, affaiblissement des garde-fous démocratiques, instrumentalisation des institutions et confusion entre majorité politique et propriété de l’État.
Le médecin de Panzi frappe surtout là où le débat devient inconfortable pour le pouvoir: la contradiction historique. Ceux qui, hier encore, dénonçaient avec virulence toute idée de révision constitutionnelle sous le régime de Joseph Kabila apparaissent aujourd’hui, pour certains, comme les nouveaux défenseurs d’un changement des règles du jeu. Une mutation politique qui expose moins une conviction constitutionnelle qu’une fidélité opportuniste au pouvoir du moment.
Mukwege ne s’arrête pas au débat juridique. Il attaque le cœur du problème congolais : la gouvernance. Selon lui, la RDC ne souffre pas d’un déficit de textes, mais d’un déficit d’État. «Notre pays a un très sérieux problème, non pas de textes légaux, mais de femmes et d’hommes capables de le gouverner efficacement», écrit-il. La formule est sèche. Elle démonte, en une phrase, l’argument classique selon lequel la Constitution serait responsable des blocages du pays.
Car derrière le discours sur la réforme institutionnelle, une autre réalité apparaît : l’incapacité chronique des élites congolaises à construire des institutions fortes indépendamment des individus qui les dirigent. En RDC, le pouvoir reste encore pensé comme une extension personnelle de celui qui l’occupe, et non comme une fonction temporaire soumise à des limites.
C’est là que le mot devient explosif : alternance. Depuis la première alternance pacifique de 2019, malgré toutes ses limites et ses zones d’ombre, une ligne symbolique avait été franchie. Pour beaucoup de Congolais, la limitation des mandats représentait désormais l’un des rares acquis démocratiques non négociables. Toucher à cette architecture reviendrait donc à rouvrir une fracture nationale encore mal cicatrisée. Et le contexte rend le débat encore plus inflammable. À l’Est, la guerre continue d’engloutir des territoires entiers. Les groupes armés persistent. Les déplacements massifs de populations se poursuivent. L’autorité de l’État demeure fragmentée. Dans ce climat de fragilité sécuritaire, Mukwege estime qu’engager une bataille constitutionnelle relève d’un dangereux déplacement des priorités nationales.
Le Prix Nobel rejette également toute idée de report des élections de 2028 sous prétexte de l’insécurité. Une telle décision, prévient-il, priverait plus de 12 millions d’électeurs du Kivu de leur droit de vote. Là encore, son intervention vise un point sensible : le risque de créer une démocratie à géographie variable, où certaines provinces seraient politiquement suspendues au nom des circonstances sécuritaires.
En filigrane, une question traverse toute sa déclaration : comment prétendre refonder la République alors qu’une partie du territoire échappe encore partiellement à l’autorité de l’État ? Le slogan final « Touche pas à ma Constitution ! » n’est pas choisi au hasard. Il rappelle les grandes mobilisations citoyennes qui, dans plusieurs pays africains, ont tenté de bloquer les modifications constitutionnelles destinées à prolonger des règnes présidentiels. Mais en RDC, cette formule porte un poids particulier : elle réactive la mémoire des tensions ayant entouré la fin du pouvoir de Joseph Kabila et le traumatisme politique des débats sur le « glissement ».
Ce qui rend cette sortie politiquement importante, ce n’est pas seulement son contenu. C’est aussi l’identité de celui qui la porte. Denis Mukwege conserve une crédibilité morale que peu d’acteurs publics possèdent encore en RDC. Son discours échappe partiellement aux accusations habituelles de calcul politique immédiat. Et dans un paysage où la défiance envers les institutions est profonde, cette parole peut devenir un point de fixation pour une partie de la société civile, de l’opposition et même de citoyens désabusés.
Reste maintenant une réalité plus brutale : en RDC, les débats constitutionnels ne commencent jamais vraiment dans les textes. Ils commencent dans les rapports de force. Et lorsqu’un pays entre dans une logique où la Constitution devient flexible selon les intérêts du moment, ce n’est plus seulement le droit qui vacille. C’est la confiance collective dans l’idée même de République.
Nexus Monde
