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52 ans après, la RD Congo s’est arrachée une place pour la Coupe du monde 2026 au terme d’un succès minimaliste mais symbolique face à la Jamaïque (1-0). Une victoire au forceps, presque chirurgicale, qui aurait dû entrer dans le registre des rares moments d’unité nationale. Mais à peine le coup de sifflet final digéré, le récit a été confisqué. Et ce qui relevait du sport a basculé dans une séquence éminemment politique. L’accueil des Léopards, organisé en grande pompe le 5 avril 2025 au Palais du peuple à Kinshasa, en donne la mesure. Officiellement, il s’agissait de célébrer un exploit collectif. Officieusement, la mise en scène racontait autre chose. Les cadres de la majorité, et plus particulièrement ceux de l’Union sacrée, ont déroulé une ligne claire : faire de cette qualification l’aboutissement du leadership du chef de l’État, Félix Tshisekedi.

La manœuvre est grossière, presque assumée. Dans une mécanique bien rodée, le pouvoir s’emploie à capter l’émotion populaire pour la convertir en dividende politique. Le détail qui ne trompe pas : sur le site de la cérémonie, les bâches à l’effigie présidentielle prenaient le pas sur celles dédiées aux joueurs. Comme si l’image du pouvoir devait absorber celle de l’équipe nationale.

Autre signal, plus lourd de sens : l’absence totale des figures emblématiques de l’opposition vivant sur le territoire national. Écartées, non conviées, invisibilisées. Ce qui devait être une célébration nationale s’est transformé en espace verrouillé, réservé à un camp. Un choix politique qui fracture là où il fallait rassembler.

 

 

Derrière cette scénographie, un sous-texte s’installe. Les slogans scandés « Tout droit ti na 3», visuels : «Merci Fatshi Béton, merci pour la victoire, tout droit ti na 3», ne relèvent pas de l’anecdote folklorique. Ils traduisent une tentative de normalisation d’une idée sensible et claire: celle d’un troisième mandat. Une hypothèse juridiquement explosive, mais progressivement injectée dans l’imaginaire collectif à coups de symboles et de répétitions.

 

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Indigné, l’opposant congolais Prince Epenge fustige «la récupération politique de la victoire des Léopards par l’UDPS», qu’il assimile à « une honte » et à « un sabotage des efforts collectifs du peuple ». Dans une charge sans détour, il met en cause les plateformes proches du pouvoir, notamment l’Union pour la démocratie et le progrès social et l’Union sacrée de la nation, les accusant d’avoir «dévoyé le sport » en RDC. «Laissez les Léopards en dehors de vos dérives», tranche-t-il sur un ton ferme.

Dans ce registre, rien n’est laissé au hasard. La tenue du président aux motifs léopard a été largement commentée dans les réseaux sociaux et d’autres supports médiatiques, certains y voyant une résonance avec l’imagerie politique de Mobutu Sese Seko, dont le règne de 32 ans reste associé à un pouvoir dictatorial.

 

 

Séquence des annonces : une victoire aux couleurs de l’Union Sacrée?

Devant une foule acquise, Félix Tshisekedi déclare : «J’avais promis que s’ils nous ramènent à la Coupe du monde, l’État congolais fera pour eux tout ce dont ils ont besoin (…) les Léopards ont déjà chacun une maison et une voiture. Il y aura aussi des primes».

Enveloppes, bus, parcelles : la générosité affichée ouvre une zone grise. Sur le fond, la récompense peut se défendre. Sur la forme, elle interroge. Est-on face à une politique de valorisation du sport ou à une distribution stratégique pensée pour entretenir une popularité à court terme ? Le débat s’invite déjà sur les plateaux, et il est loin d’être anodin.

 

Dans l’intervalle, sous couvert d’anonymat, un agent de l’État confie :« Un but ouvre droit à une villa ; le service public, lui, se solde par des promesses.Le stade est célébré, l’État relégué. À chaque but, une prime ; à une vie de service, un simple espoir. La performance est immédiatement récompensée, le sacrifice, lui, sans cesse différé. Les héros du terrain perçoivent, les piliers de l’État patientent.
Ici, marquer change une destinée ; servir use et laisse en suspens. »

 

Ce qui se joue ici dépasse le simple cadre d’un événement sportif. La qualification des Léopards agit comme un révélateur brutal : en RDC, même les victoires collectives sont happées par des logiques de pouvoir. Rien n’est laissé à l’état brut. Tout est narrativisé, orienté, instrumentalisé.

La vérité est inconfortable : ce n’est pas seulement la politique qui s’invite dans le sport, c’est le sport qui devient un outil politique. Et à ce jeu-là, le risque est clair à force de vouloir tout récupérer, on finit par diluer l’essentiel.

Les Léopards ont gagné sur le terrain. Mais dans l’arène politique, leur victoire est déjà en train d’être redéfinie. Et peut-être, au passage, vidée de ce qui la rendait précieuse : son caractère profondément collectif.

Schilo Citeng

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